Cours 1 · Représentation de l'informationLeçon 2 sur 2
Codage des données
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Entiers non signés, complément à deux et débordement ; virgule flottante IEEE 754 ; ASCII et Unicode ; numérisation des images et des sons.
Le 4 juin 1996, trente-sept secondes après le décollage, Ariane 5 se disloque. La cause tient en une ligne de code héritée d'Ariane 4 : une vitesse horizontale, stockée en flottant sur 64 bits, est convertie en entier signé sur 16 bits. Ariane 5 vole plus vite que sa devancière, la valeur ne tient pas dans le domaine, la conversion déborde. Le calculateur bascule en mode erreur, le second calculateur — même logiciel, même donnée — tombe une milliseconde plus tard, et 370 millions de dollars partent en fumée.
Ce chapitre est celui de ce genre d'accidents. Le chapitre 1 a montré comment écrire des entiers positifs ; il n'a rien dit du signe, de la virgule, ni des lettres. Chaque codage qu'on va poser résout un de ces manques — et chacun a un domaine hors duquel il ment sans prévenir. Reconnaître ce domaine est l'objectif réel du chapitre.
Entiers non signés : le tour du compteur
Sur bits sans signe, on code les entiers de à . Rien de plus, rien de moins. Un octet va de 0 à 255, un mot de 32 bits jusqu'à 4 294 967 295.
Que se passe-t-il en dépassant ? Le bit qui déborde à gauche n'a nulle part où aller : il est
perdu. Sur 8 bits, donne 100000000, dont seuls les huit bits de droite sont
conservés — soit 00000000, c'est-à-dire 0. L'arithmétique machine n'est pas celle des
entiers : c'est l'arithmétique modulo , celle d'un compteur kilométrique qui repasse
à zéro.
Ce n'est pas une anomalie, c'est le comportement défini du matériel. Ce qui est dangereux, c'est qu'il soit silencieux : aucune exception, aucun message, juste un résultat faux.
Le complément à deux
Il faut maintenant coder les négatifs. La première idée qui vient est aussi la mauvaise :
réserver le bit de poids fort au signe et coder la valeur absolue dans le reste. Ce codage,
dit signe-valeur absolue, a deux défauts rédhibitoires. Il possède deux zéros,
00000000 et 10000000, qu'il faut traiter séparément partout. Et surtout, l'addition ne
fonctionne plus : additionner et bit à bit donne 10001010, soit , ce qui
n'a aucun sens. Il faudrait un circuit de soustraction distinct du circuit d'addition.
Le complément à deux résout les deux problèmes d'un coup, et c'est pourquoi toutes les machines l'emploient. Son principe : garder l'addition binaire telle quelle, et choisir le codage des négatifs pour qu'elle tombe juste.
L'idée est celle du compteur. Sur bits on compte modulo ; reculer de 5 revient donc à avancer de . On définit le codage de comme celui de :
Sur 8 bits (2⁸ = 256) +5 → 00000101 −5 → 256 − 5 = 251 → 11111011Vérifions que l'addition marche, sans aucun circuit spécial :
00000101 (+5) + 11111011 (−5) ────────── 100000000 → le 9ᵉ bit déborde et disparaît 00000000 → 0. Exact.En pratique on n'effectue jamais la soustraction . On utilise la règle des deux gestes, strictement équivalente : inverser tous les bits, puis ajouter 1.
5 = 00000101 ~ → 11111010 (inversion bit à bit) +1 → 11111011 = −5La règle est involutive : l'appliquer à redonne . C'est le meilleur contrôle d'une copie.
Quatre conséquences à connaître par cœur.
Le bit de poids fort est le bit de signe : 0 pour positif ou nul, 1 pour négatif. Ce n'est pas une convention plaquée, c'est une conséquence du codage.
Le domaine est dissymétrique. Sur bits on code de à : sur 8 bits, de à . Il y a un négatif de plus que de positifs, parce que zéro occupe une place du côté positif. Conséquence pratique : n'est pas représentable sur 8 bits, et la règle des deux gestes appliquée à redonne .
L'extension de signe. Pour élargir un nombre de 8 à 32 bits, on ne complète pas par des
zéros mais par le bit de signe répété. Sinon deviendrait 251. C'est exactement
l'instruction que le chapitre 6 nommera lb contre lbu.
Les mêmes bits, deux lectures. 11111011 vaut 251 non signé et signé. Le motif ne
porte pas son interprétation : c'est l'instruction du processeur qui décide, et c'est la
raison pour laquelle le chapitre 6 distingue les comparaisons signées des non signées.
Sur 8 bits en complément à deux, on additionne 100 et 50. Que vaut le résultat lu par le processeur, et pourquoi ?
Détecter le débordement
Il faut distinguer deux cas, que le matériel signale par deux indicateurs différents.
Le débordement non signé se produit quand une retenue sort du bit de poids fort. Le processeur lève l'indicateur de retenue (carry).
Le débordement signé se produit quand le résultat sort de . Il se détecte ainsi : la retenue entrant dans le bit de signe diffère de la retenue qui en sort. Le processeur lève l'indicateur de débordement (overflow). Une règle plus simple à retenir en TD : additionner deux nombres de même signe et obtenir un résultat de signe opposé est un débordement signé — et additionner deux nombres de signes contraires ne peut jamais déborder.
Les deux sont indépendants : une même addition peut déborder dans un cas et pas dans l'autre. C'est bien pourquoi le processeur maintient deux indicateurs, et pourquoi le compilateur choisit l'instruction de branchement selon que la variable était déclarée signée ou non.
Virgule flottante : IEEE 754
Coder demande un autre principe : la notation scientifique en binaire. Tout réel non nul s'écrit , et la norme IEEE 754 range ces trois morceaux dans un mot. En simple précision, sur 32 bits :
| Champ | Bits | Rôle |
|---|---|---|
| Signe | 1 | 0 pour positif, 1 pour négatif |
| Exposant | 8 | , biaisé pour rester positif |
| Mantisse | 23 | la partie après la virgule de |
Deux astuces méritent d'être comprises. Le bit implicite : puisque la partie entière de la notation normalisée vaut toujours 1, on ne la stocke pas — 23 bits stockés donnent 24 bits de précision. Et l'exposant biaisé : au lieu d'un exposant signé, on stocke , ce qui permet de comparer deux flottants positifs comme s'ils étaient des entiers, en un seul circuit.
La double précision, sur 64 bits, suit le même schéma avec 11 bits d'exposant et 52 de
mantisse. Certains motifs sont réservés : exposant tout à 1 et mantisse nulle codent
, exposant tout à 1 et mantisse non nulle codent NaN (not a number), et
l'exposant tout à 0 code zéro et les nombres dénormalisés.
Reste la propriété qui coûte le plus cher en pratique : un flottant binaire ne peut pas représenter exactement . En base 2, est un développement infini périodique, exactement comme en base 10. La machine stocke donc une valeur voisine, et :
0.1 + 0.2 = 0.30000000000000004Ce n'est pas un bogue, c'est un arrondi, et il est inévitable dans tout codage à précision finie. La conséquence est une règle absolue : on ne compare jamais deux flottants avec une égalité stricte. On teste que leur écart est inférieur à une tolérance. Et en informatique financière, on n'emploie pas de flottants du tout — on compte en centimes, avec des entiers.
Caractères : d'ASCII à Unicode
Un caractère est un nombre, et rien d'autre. La difficulté n'a jamais été technique, elle a été de se mettre d'accord sur la table.
ASCII (1963) code 128 caractères sur 7 bits : les chiffres à partir de 48, les majuscules
à partir de 65, les minuscules à partir de 97. Deux détails qui servent en TD : l'écart
majuscule → minuscule vaut exactement 32, soit un seul bit à basculer ; et le caractère '7'
vaut 55, pas 7 — d'où le − '0' de toutes les conversions caractère vers chiffre.
ASCII ne connaît ni le é, ni le ß, ni le grec. Les pages de codes sur 8 bits, comme
Latin-1, ont ajouté 128 caractères chacune, avec le résultat prévisible : un même octet
signifiait autre chose d'une page à l'autre, et tout échange mal étiqueté produisait des
é — c'est l'origine des accents cassés qu'on voit encore.
Unicode sépare enfin deux questions que tout le monde confondait. Il attribue à chaque
caractère un point de code unique et abstrait (U+00E9 pour é), sans dire comment le
stocker. Le stockage relève d'un encodage, et le dominant est UTF-8, à taille
variable : 1 octet pour l'ASCII — qui reste donc valide tel quel —, 2 à 4 octets au-delà.
D'où une conséquence que le chapitre 7 du cours de systèmes retrouvera : en UTF-8, le nombre d'octets n'est pas le nombre de caractères. Le mot « été » occupe 5 octets pour 3 caractères. Couper une chaîne au milieu d'un caractère produit un octet invalide.
Images et sons : échantillonner puis quantifier
Le monde est continu, la machine discrète. Toute numérisation fait donc deux choses, et chacune perd de l'information.
Échantillonner, c'est découper : une image en pixels, un son en instants de mesure. Pour le son, le théorème de Shannon impose d'échantillonner à plus du double de la fréquence maximale à conserver — d'où les 44,1 kHz du disque compact, un peu plus du double des 20 kHz audibles.
Quantifier, c'est arrondir chaque échantillon sur un nombre fini de niveaux. La
profondeur est ce nombre de bits : 8 bits par composante pour une image courante — d'où
les 256 niveaux de rouge du #4f46e5 du chapitre 1 —, 16 bits par échantillon pour le CD.
Le calcul de taille en découle directement, et c'est l'exercice type :
Image 1920 × 1080, 3 composantes de 8 bits 1920 × 1080 × 3 = 6 220 800 octets ≈ 5,9 Mio par image, non compressée Son stéréo, 44 100 Hz, 16 bits, 1 minute 44 100 × 2 × 2 × 60 = 10 584 000 octets ≈ 10 MioCes ordres de grandeur expliquent à eux seuls l'existence de la compression — et la distinction entre compression sans perte (PNG, FLAC), qui restitue l'original bit pour bit, et avec perte (JPEG, MP3), qui jette ce que la perception ne remarque pas.
Un programme compare if (0.1 + 0.2 == 0.3) et le test échoue. Quelle est l'analyse correcte ?
À vous
L'exercice code le complément à deux sur 8 bits dans les deux sens, puis détecte le débordement signé. Les trois fonctions sont courtes ; ce qui compte est de faire tomber les cas limites, et ils sont volontairement présents dans le jeu de tests : , dont l'opposé n'existe pas, et , qui déborde sans produire la moindre retenue sortante.
Complétez le décodage en complément à deux, puis détectez le débordement signé.
const N = 8; const MODULO = 1 << N; // 256 const MIN = -(1 << (N - 1)); // −128 const MAX = (1 << (N - 1)) - 1; // +127 const bits = (motif) => motif.toString(2).padStart(N, "0"); // Entier signé -> motif de N bits. Un négatif se code comme 2^N + x. function coder(x) { if (x < MIN || x > MAX) return null; // hors domaine : incodable return x < 0 ? MODULO + x : x; } // Motif de N bits -> entier signé. function decoder(motif) { return motif; // ← faux : cette lecture ignore le bit de signe } // Addition machine : on additionne, on tronque à N bits, et on regarde si // le résultat SIGNÉ est celui attendu. function additionner(a, b) { const brut = (coder(a) + coder(b)) % MODULO; return { motif: brut, valeur: decoder(brut) }; } // ── À VOUS ──────────────────────────────────────────────────────────────── // 1. Corrigez decoder : si le bit de poids fort vaut 1, le motif code un // négatif, et sa valeur est motif − 2^N. // 2. Écrivez deborde(a, b) : vrai si a + b sort de [MIN, MAX]. // Indice : deux nombres de signes contraires ne débordent jamais. function deborde(a, b) { return false; // ← à écrire } const CAS = [ { a: 5, b: -5 }, { a: 100, b: 50 }, { a: -100, b: -50 }, { a: -128, b: 1 }, { a: 127, b: -1 }, { a: 60, b: 60 }, ]; for (const { a, b } of CAS) { const r = additionner(a, b); const exact = a + b; const attendu = exact < MIN || exact > MAX; const marque = r.valeur === exact ? " ok" : " X débordement"; const detecte = deborde(a, b) === attendu ? "" : " (deborde() se trompe)"; console.log( (a + " + " + b).padEnd(12) + "= " + String(r.valeur).padStart(5) + " " + bits(r.motif) + marque + detecte ); } console.log("opposé de -128 :", coder(128) === null ? "incodable sur 8 bits" : "?");
En travaux pratiques
Coder autre chose que des entiers positifs
Manipuler les trois codages qui trahissent le plus souvent le programmeur : complément à deux, virgule flottante, UTF-8 — et voir chacun échouer en direct.
- Le TP 1 : conversions et notion de largeur fixe
- Un compilateur C, et un outil d'affichage hexadécimal
- 1. Coder un négatif
Codez -5 sur 8 bits en complément à deux, à la main. Vérifiez votre résultat en additionnant 5 et -5 sur 8 bits : vous devez trouver zéro.
- 2. L'asymétrie
Sur 8 bits signés, écrivez la plus grande et la plus petite valeur. Calculez ensuite l'opposé de la plus petite avec la méthode de l'étape 1. Que trouvez-vous, et pourquoi ?
- 3. Le test qui ment
En C, écrivez une boucle qui part de 0 et ajoute 1 à un int tant que la valeur est positive. Compilez sans optimisation, exécutez, et expliquez la sortie.
- 4. Décomposer un flottant
Affichez la représentation binaire d'un float valant 0.1, et retrouvez signe, exposant et mantisse. Reconstruisez la valeur exacte qu'elle représente réellement.
- 5. La comparaison qui échoue
Testez si 0.1 + 0.2 vaut 0.3. Affichez le résultat avec vingt décimales. Écrivez ensuite la comparaison correcte, et dites ce qui fixe le seuil.
- 6. Le texte, en octets
Créez un fichier contenant « éléphant », affichez-le en hexadécimal et comptez les octets. Comparez au nombre de caractères. Coupez ensuite le fichier au milieu d'un caractère accentué et rouvrez-le.
- 7. Détecter une erreur
Ajoutez un bit de parité paire à un octet, puis inversez un bit et vérifiez la détection. Inversez-en deux : que se passe-t-il ?
- 5 + (-5) donne 0000 0000 sans que vous ayez traité le signe à part
- Vous savez expliquer pourquoi 0.1 n'est pas représentable exactement
- « éléphant » compte 8 caractères et 10 octets, et vous savez lesquels
- Vous savez énoncer la limite de la parité en une phrase
Ce que la suite en fait
Le complément à deux n'est pas qu'une convention d'écriture : c'est ce qui permet à une machine de n'avoir qu'un seul circuit d'addition pour additionner et soustraire. Le chapitre 4 construira ce circuit porte par porte, et l'on verra que soustraire revient à inverser une entrée et à forcer la retenue initiale à 1 — deux fils, pas un second additionneur.
Le chapitre 6 retrouvera tout le reste : l'extension de signe dans les instructions de chargement, la distinction signé/non signé dans les branchements, et les décalages qui multiplient par des puissances de deux. Et le domaine de valeurs, ici présenté sur 8 bits, deviendra celui du bus d'adresses au chapitre 5 : adresses, soit 4 Gio d'espace adressable — la vraie raison de la bascule vers le 64 bits.
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